Habiter le Nitrocène

Pollutions, habitabilité et redirection écologique à partir du cas de l’azote réactif

L’azote est une brique fondamentale du vivant sur lequel repose la quasi-totalité des structures moléculaires (protéines, acides nucléiques…) et des métabolismes biologiques et écologiques (cycle de l’azote). L’azote n’est pas une entité simple, mais une multiplicité de formes en transformation continue, un “métamorphe” dont les effets dépendent des milieux, des usages, des échelles et des relations dans lesquels il s’inscrit. La disponibilité de l’azote réactif (N) permise par l’industrialisation du procédé Haber-Bosch a servi de support à un ensemble ramifié d’innovations techno-chimiques, touchant de nombreux secteurs de production. La mise en circulation massive de cet élément essentiel mais à double-tranchant a profondément façonné, au cours du dernier siècle, les trajectoires industrielles, agricoles et environnementales planétaires. Elle a conduit à de nombreux dérèglements et effets délétères, qui se manifestent dans une crise systémique à plusieurs visages, de l’eutrophisation des cours d’eau, à la pollution de l’air, en passant par le réchauffement climatique dû au protoxyde d’azote (N2O), les crises sanitaires, les dépendances économiques et conflits internationaux : bienvenu.e.s en Nitrocène.

L’azote réactif (N) nous oblige à déplacer notre manière de poser la question des pollutions et de l’habitabilité. En effet il est tout à la fois et simultanément indispensable et toxique, ressource et menace, support de vie et facteur de destruction. Il n’y a pas de distinction évidente entre milieux sains et milieux malades, N* étant ubiquitaire, au coeur des processus biologiques, il n’existe aucun schéma facile de réparation ou de dépollution. En somme on ne peut ni “faire sans”, ni “faire avec” cette omniprésence de N. Cette situation crée une injonction contradictoire : nos sociétés ne cherchent pas vraiment à sortir du Nitrocène, mais plutôt à amplifier la présence de N en sécurisant production et approvisionnement. Or, l’azote réactif, traversant les plans chimique, technique, social, écologique échappe à la maîtrise des acteurs qui cherchent à en contrôler les trajectoires. Dès lors, la question des pollutions engendrées par l’excès de N* n’est pas seulement celle d’un dommage environnemental, mais celle d’une profonde dépendance sociotechnique et d’une transformation durable des conditions d’existence. L’azote incarne une réalité mouvante, férale, qui brouille nos catégories et nous oblige à repenser nos savoirs, nos pratiques et nos modes d’habiter.


L’objectif de la résidence est de construire un cadre de recherche interdisciplinaire permettant de saisir l’azote réactif comme Ouvroir d’Habitabilité Potentielle. Il s’agira de comprendre comment une pollution diffuse, mobile, métamorphique et systémique reconfigure ce que signifie habiter un milieu. Au lieu de traiter la pollution comme une simple atteinte mesurable à l’environnement ou à la santé, nous proposons de l’aborder comme un phénomène qui transforme simultanément les milieux de vie, les corps, les régimes de connaissance, les attachements, les héritages techniques et les horizons politiques. Cette perspective entre directement en résonance avec l’appel ExCHANGES, qui invite à penser l’habitabilité comme une réalité dynamique, coproduite par des processus biophysiques, des savoirs scientifiques et profanes, des pratiques situées et des dispositifs de gouvernance.

Le projet s’organise autour de trois questions principales.

La première est ontologique et épistémique : que devient la notion même de pollution lorsqu’on l’aborde à partir d’une entité comme l’azote, qui change sans cesse de forme, de fonction et de dimension ? L’azote invite à sortir d’une pensée par substances ou par compartiments, pour penser en termes de flux, de transformations, d’interdépendances et de devenirs.
La deuxième est écologique et politique : comment habiter des milieux durablement transformés par l’azote réactif, qu’il s’agisse des sols agricoles, des rivières, de l’air ou des corps ? Il ne s’agit plus seulement de constater une dégradation, mais de comprendre comment se recomposent les possibilités de vivre, de produire, de se soigner, de se nourrir, de cohabiter.
La troisième est pratique et normative : quels concepts et quels outils permettent de penser non seulement la critique de ces systèmes, mais aussi leur redirection

À partir du cas de l’azote, nous souhaitons explorer les notions d’héritage, de communs négatifs, de féralité, de renoncement, de reconfiguration et de cohabitation dans des mondes déjà transformés. La résidence est une démarche interdisciplinaire qui combinera trois perspectives complémentaires.

Jérôme Santolini, biochimiste, apportera une compréhension fine de l’azote réactif comme réalité chimique, biologique et physiologique, ainsi que de ses multiples trajectoires dans les vivants et les milieux.

Marine Legrand, anthropologue, contribuera à documenter les expériences situées, les formes d’attachement, la diversité des représentations et savoirs et les manières concrètes d’habiter des milieux dégradés.

Alexandre Monnin, philosophe, apportera le cadre de la redirection écologique, de la critique des infrastructures héritées, de la dépendance technique et de la transformation des institutions face à des limites devenues concrètes.

Isabelle Stengers, philosophe, apportera une réflexion décisive sur les conditions de fabrication des savoirs, leurs effets politiques, et la possibilité d’une écologie des pratiques attentive aux situations et à ce qu’elles obligent à prendre en compte. L’enjeu de cette collaboration n’est pas d’additionner nos regards, mais de construire un langage commun à partir d’un objet qui résiste précisément aux découpages disciplinaires.


La résidence permettra de faire avancer quatre chantiers.

  • D’abord, stabiliser une problématique commune autour de l’azote réactif comme instrument pour repenser pollution et habitabilité.
  • Ensuite, mettre en discussion les cadres disciplinaires mobilisés : biochimie des espèces réactives, anthropologie des milieux pollués, philosophie et théorie de la redirection.
  • Puis, élaborer une première approche méthodologique, susceptible d’articuler matériaux scientifiques, enquêtes situées, descriptions de controverses et analyse des infrastructures.
  • Enfin, réfléchir à des livrables communs : un texte de cadrage scientifique, une trame de séminaire ou d’atelier, et le socle d’une candidature ultérieure plus large.


En prenant l’azote réactif comme point de départ, ce projet vise ainsi à proposer une contribution originale aux débats contemporains sur les pollutions : non plus penser seulement comment mesurer, réparer, compenser ou faire avec des dommages, mais faire connaissance avec une entité qui transforme les mondes que nous habitons, et chercher comment, à partir de cette rencontre, élaborer d’autres manières de vivre, de gouverner et de rediriger nos milieux de vie. L’ambition de la résidence est de produire un cadre intellectuel et méthodologique capable de relier, dans un même geste, les dimensions chimiques, écologiques, sociales et politiques de l’habitabilité au temps du Nitrocène.

Présentation des résident.e.s :

Marine Legrand est chercheure en anthropologie environnementale, chargée de recherche à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées (LEESU). Elle travaille sur l’écologisation des pratiques d’aménagement du territoire en contexte post-industriel, via une pratique ethnographique multi située, essentiellement en France. Elle s’intéresse également, via une approche de recherche-création, aux liens nourriciers entre humains et autres vivants : du devenir des fluides corporels mammifères, jusqu’aux cycles biogéochimiques et rythmes de la biosphère.
Alexandre Monnin est philosophe, directeur du POPSU Nice Côte d’Azur et responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte auprès de la chaire UNESCO de l’École Centrale Méditerranée. Ses travaux portent sur la redirection écologique, qu’il a co-initié, les communs négatifs, les attachements et les transformations de nos infrastructures face aux limites planétaires. Il explore les conditions politiques, techniques et institutionnelles d’une soutenabilité forte.
Jérôme Santolini est biochimiste, responsable du laboratoire Stress oxydant et Détoxication, et expert de l’azote réactif. Il est président de l’Observatoire de l’Azote, structure d’étude et de médiation des effets de l’azote réactif sur les vivants, les milieux et les sociétés. Ses travaux et engagements croisent biochimie, santé environnementale et réflexion située sur les rapports sciences-société.
Isabelle Stengers, philosophe, a enseigné à l’Université Libre de Bruxelles et y est toujours membre du Groupe d’études constructivistes. Ses intérêts s’organisent autour de la construction des savoirs modernes, et de ses enjeux tant politiques que spéculatifs (au sens constructiviste). Elle oppose aux mots d’ordre d’objectivité et de rationalité la possibilité d’une écologie des pratiques de savoir situées par ce qu’elles font importer.

Bibliographie indicative

Ansari, A. et al. ed. (2014). Eutrophication : Causes, Consequences and Control. Springer.
Bensaude-Vincent, B. Stengers, I. (2001). Histoire de la chimie. La découverte.
Starck, T., Fardet, T., Esculier, F., (2024). Fate of nitrogen in French human excreta: Current waste and agronomic opportunities for the future, Science of The Total Environment, 912:168978.
Hache, E. (dir.), (2014). De l’univers clos au monde infini, Paris, Dehors.
Health Canada, (2016). Human Health Risk Assessment for Ambient Nitrogen Dioxide.
Legrand, M. (2019). En Terre Ventre. Une approche organique de la métropolisation. Ecozon@ 10(2) In(ter)ventions écologiques dans le monde francophone.
Legrand, M., Esculier, F., Raguet, L., Langevin, B. (2019). Humus Humains (conférence contée).
Legrand, M., Santolini, J., Tondeur, A. (2025). Le Dit de l’Azote.
Monnin, A. (2023). Capitalisme de la fermeture et communs négatifs. Revue du MAUSS, 61(1), 237-253.
Monnin, A. (2023). Politiser le renoncement. Divergences.
Reay, D. (2012). Nitrogen and Climate Change: An Explosive Story. Palgrave Macmillan.
Santolini, J., Legrand, M. (2024). Le Nitroscope. In. Eléonore Pérès, Roland Lehoucq, Jerome Santolini, Cléo Collomb, François Cluzel, et al. Exposition : À la limite — Innover à la mesure du monde — 2055.
Santolini, J. (à paraitre). Nitrogen metamorphoses. Dans Bernadette Bensaude-Vincent (ed.) Materials in Anthropocene.
Smil, V. (2001). Enriching the Earth: Fritz Haber, Carl Bosch and the Transformation of World Food Production. MIT Press.
Stengers, I. (2019). Résister au désastre : dialogue avec Marin Schaffner, Marseille, Wildproject.
Sutton, M.A. et al., eds., (2011). The European Nitrogen Assessment: Sources, Effects and Policy Perspectives. Cambridge University Press.
Tsadilas, C. (Ed.). (2022). Nitrate handbook: environmental, agricultural, and health effects. CRC Press.